Pierre Louys
Aphrodite, livre III chapitre VI — Enthousiasme
21/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre III – Chapitre V Table des chapitres Livre III – Chapitre VII >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.
Si Démétrios s’était résolu à commettre le premier crime, les deux autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que le vol.
Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid, subissait lui aussi l’esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice, c’était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.
Ah ! songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule ! Chrysis se précipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit devant elle, désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du matin.
Elle suivit jusqu’à l’Agora la rue qui menait à la mer et au bout de laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit cents vaisseaux. Puis elle tourna adroite devant l’immense avenue du Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d’orgueil l’enveloppa quand elle passa devant les fenêtres de son futur amant ; mais elle n’eut pas la maladresse de chercher à le voir la première. Elle parcourut la longue voie jusqu’à la porte de Canope et se jeta sur la terre entre deux aloès. La suite >
Aphrodite, livre III chapitre V — La crucifiée
19/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre III – Chapitre IV Table des chapitres Livre III – Chapitre VI >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Toutes ensemble elles répétèrent :
«C’est Aphrodisia qui l’a pris ! Chienne ! Chienne ! Pourriture ! Voleuse !»
Leur haine pour la sœur préférée se doublait de leurs craintes personnelles.
Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.
« Où est-il ? reprit Bacchis. Où l’as-tu mis ?
— Elle l’a donné à son amant.
— Qui est-ce ?
— Un matelot opique.
— Où est son navire ?
— Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir. Il faut la crucifier, la chienne, la bête sanglante !
— Ah ! Dieux ! Dieux !» pleura Bacchis. Puis sa douleur se changea en une colère affolée. La suite >
Aphrodite, livre III chapitre IV — Bacchanale chez Bacchis
15/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre III – Chapitre III Table des chapitres Livre III – Chapitre V >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Quand elle se retrouva devant la porte de Bacchis, elle était envahie de la sensation délicieuse que donnent le répit du désir et le silence de la chair. Son front s’était allégé. Sa bouche s’était adoucie. Seule, une douleur intermittente errait encore au creux de ses reins. Elle monta les marches et passa le seuil.
Depuis que Chrysis avait quitté la salle, l’orgie s’était développée comme une flamme.
D’autres amis étaient entrés, pour qui les douze danseuses nues avaient été une proie facile. Quarante couronnes meurtries jonchaient de fleurs le sol. Une outre de vin de Syracuse s’était répandue dans un coin, fleuve doré qui gagnait la table.
Philodème, auprès de Faustine, dont il déchirait la robe, lui récitait en chantant les vers qu’il avait faits sur elle :
« Ô pieds, disait-il, ô cuisses douces, reins profonds, croupe ronde, figue fendue, hanches, épaules, seins, nuque mobile, ô vous qui m’affolez, mains chaudes, mouvements experts, langue active ! Tu es Romaine, tu es trop brune et tu ne chantes pas les vers de Sapphô ; mais Persée lui aussi a été l’amant de l’Indienne Andromède» (Philodème, AP V, 132) La suite >
Aphrodite, livre III chapitre III — Rhacotis
12/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre III – Chapitre II Table des chapitres Livre III – Chapitre IV >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
La porte à peine refermée, Chrysis appuya la main sur le centre enflammé de son désir comme on presse un point douloureux pour atténuer des élancements. Puis elle s’épaula contre une colonne et tordit ses doigts en criant tout bas.
Elle ne saurait donc jamais rien !
A mesure que les heures passaient, l’improbabilité de sa réussite augmentait, éclatait pour elle. Demander brusquement le miroir, c’était un moyen bien osé connaître la vérité. Au cas où il eût été pris, elle attirait tous les soupçons sur elle, et se perdait. D’autre part, elle ne pouvait plus rester là sans parler ; c’était par impatience qu’elle avait quitté la salle.
Les maladresses de Timon n’avaient fait qu’exaspérer sa rage muette jusqu’à une surexcitation tremblante qui la força d’appliquer son corps contre la fraîche colonne lisse et monstrueuse. La suite >
Aphrodite, livre III chapitre II — Le dîner
9/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre III – Chapitre I Table des chapitres Livre III – Chapitre III >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
A ces mots un petit homme chétif, le front gris, les yeux gris, la barbelette grise, s’avança par petits pas, et dit en souriant :
«J’étais là.»
Phrasilas était un polygraphe estimé dont on n’aurait su dire au juste s’il était philosophe, grammate, historien ou mythologue, tant il abordait les plus graves études avec une timide ardeur, et une curiosité volage. Ecrire un traité, il n’osait. Construire un drame, il ne savait. Son style avait quelque chose d’hypocrite, de méticuleux et de vain. Pour les penseurs, c’était un poète ; pour les poètes, c’était un sage ; pour la société, c’était un grand homme.
«Eh bien, mettons-nous à table !» dit Bacchis. Et elle s’étendit avec son amant sur le lit qui présidait le festin. A sa droite s’allongèrent Philodème et Faustine avec Phrasilas. A la gauche de Naucratès, Séso, puis Chrysis et le jeune Timon. Chacun des convives se couchait en diagonale, accoudé dans un coussin de soie et la tête ceinte de fleurs. Une esclave apporta les couronnes de rosés rouges et de lotos bleus. Puis le repas commença. La suite >
Aphrodite, livre III chapitre I — L’arrivée
6/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre II – Chapitre VII Table des chapitres Livre III – Chapitre II >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Bacchis était courtisane depuis plus de vingt-cinq ans. C’est dire qu’elle approchait de la quarantaine et que sa beauté avait changé plusieurs fois de caractère.
Sa mère, qui pendant longtemps avait été la directrice de sa maison et la conseillère de sa vie, lui avait donné des principes de conduite et d’économie qui lui avaient fait acquérir peu à peu une fortune considérable dont elle pouvait user sans compter, à l’âge où la magnificence du lit supplée à l’éclat du corps.
C’est ainsi qu’au lieu d’acheter fort cher des esclaves adultes au marché, dépense que tant d’autres jugeaient nécessaire et qui ruinait les jeunes courtisanes, elle avait su se contenter pendant dix ans d’une seule négresse, et parer à l’avenir en la faisant féconder chaque année, afin de se créer gratuitement une domesticité nombreuse qui plus tard serait une richesse. La suite >
Aphrodite, livre II chapitre VII — Le conte de la lyre enchantée
2/12/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre II – Chapitre VI Table des chapitres Livre III – Chapitre I >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Il marchait très rapidement, dans l’espoir de trouver Chrysis encore sur la route qui menait à la ville, craignant, s’il tardait davantage, de retomber sans courage et sans volonté.
La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui, et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête d’un nouveau cortège, lorsqu’une petite voix chanteuse dit doucement :
«Bien-Aimé! que je suis contente!»
Il leva la tête: c’était la reine Bérénice accoudée en sa litière.
Elle ordonna:
«Arrêtez, porteurs!» et tendit les bras à l’amant.
Démétrios ne pouvait se refuser; mais il ne pouvait se refuser et il monta d’un air maussade.
Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu’au fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer. La suite >
Aphrodite, livre II chapitre VI — La rose de Chrysis
28/11/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre II – Chapitre V Table des chapitres Livre II – Chapitre VII >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
C’était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte. Trente courtisanes s’avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et des ornements précieux.
Un vieux prêtre, barbu et blanc, enveloppé jusqu’autour de la tête dans une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers l’autel de pierre la file des dévotes inclinées. Elles chantaient, et leur chant traînait comme la mer, soupirait comme le vent du midi, haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premières portaient des harpes qu’elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se courbaient en avant comme des faucilles de bois grêle.
![]()
L’une d’elles s’avança et dit :
«Tryphèra, ô Cypris aimée, t’offre ce voile bleu qu’elle a tissé elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante.» La suite >
Aphrodite, livre II chapitre V — L’invitation
24/11/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre II – Chapitre IV Table des chapitres Livre II – Chapitre VI >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés à la porte.
Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois sœurs ensemble. Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse en sueur pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le bras et le dos nu.
Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit, et ouvrit la porte à moitié.
Un bruit de voix venait de l’entrée.
« Qui est-ce, Djala? qui est-ce? demanda-t-elle.
— C’est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n’es pas libre.
— Mais si, quelle bêtise! certainement si, je suis libre! Entre, Naucratès. Je suis dans ma chambre. »
Et elle se remit au lit. La suite >
Aphrodite, livre II chapitre IV — Clair de Lune
20/11/10
Pierre Louÿs – Aphrodite, moeurs antiques
< Livre II – Chapitre III Table des chapitres Livre II – Chapitre V >
Version audio lu par un excellent lecteur
bénévole de littérature-audio.com
Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne et même sa chevelure aussi, par amour.
S’il ne le demanda pas, ce fut par scrupule : Chrysis avait très nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les cheveux d’une jeune femme. C’est pourquoi il crut de son devoir de consentir à quelque effusion de sang.
Il aurait pu considérer encore que les serments qu’on fait aux femmes pendant les accès amoureux peuvent s’oublier dans l’intervalle sans grand dommage pour la valeur morale de l’amant qui les a jurés, et que si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d’une excuse, c’était bien dans la circonstance où la vie d’une autre femme assurément innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s’arrêta pas à ce raisonnement. L’aventure qu’il poursuivait lui parut vraiment trop curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de regretter plus tard d’avoir effacé de l’intrigue une scène courte mais nécessaire à la beauté de l’ensemble. Souvent il ne faudrait qu’une défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de l’existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n’est pas un fait indispensable au développement d’Agamemnon, mais si elle n’avait pas lieu, toute l’Orestie en serait gâtée. La suite >


