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La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXVIII
10/12/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXVII Table des chapitres
«Voilà ce que vous ne comprenez pas, et vous affectez des airs qui ne vont pas avec votre fortune.
Ainsi voit-on beaucoup de gens s’arrêter nonchalamment dans le cirque, ou bien au théâtre, lorsque déjà leur maison est en deuil, sans qu’ils aient reçu la nouvelle du malheur. Pour moi, qui d’en haut porte mes regards au loin, je vois quels orages, suspendus sur vos têtes, doivent un peu plus tard crever la nuée qui les recèle ; quels orages, déjà voisins, et réunis pour vous emporter vous et votre avoir, approchent plus près encore. Et quoi, d’ailleurs ? N’est-ce pas dès à présent, quoique vous le sentiez peu, un tourbillon, qui fait pirouetter vos âmes, et qui les enveloppe, occupées qu’elles sont à fuir et à rechercher les mêmes choses; un tourbillon, qui tantôt les élevant sur de hautes cimes, tantôt les brisant sur de bas écueils, les emporte avec rapidité ?»
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXVII
7/12/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXVI Table des chapitres Chapitre XXVIII >
Il est encore bien plus nécessaire de vous le commander, à vous, afin que chaque fois qu’on prononcera quelque parole venant de cet oracle, vous écoutiez attentivement, et sans dire un mot. Lorsqu’un de ces hommes qui agitent le cistre ment par ordre supérieur, lorsqu’un de ceux qui ont l’art de se faire des entailles dans les muscles, ensanglante ses bras et ses épaules, d’une main qui n’appuie guère, lorsqu’un autre, se traînant sur les genoux à travers la voie publique, pousse des hurlements, et lorsqu’un vieillard en robe de lin, portant devant lui une branche de laurier, avec une lanterne en plein midi, vient crier à tue-tête, que quelqu’un des dieux est irrité, vous accourez en foule, vous écoutez, et nourrissant, avec un zèle réciproque, le stupide étonnement dont vous faites échange, vous affirmez que c’est un être divin. Voici que Socrate vous apparaît, du fond de cette prison qu’en y entrant il purifia, et qu’il rendit plus honnête que pas un sénat. Il vous crie d’une voix forte : « Quelle est cette frénésie ? Quelle est cette nature ennemie des dieux et des hommes ? Eh quoi! diffamer les vertus! La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXVI
4/12/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXV Table des chapitres Chapitre XXVII >
Cette division une fois établie, j’aime mieux, pour mon usage, ces dernières qui doivent être pratiquées plus tranquillement, que les premières dont l’essai veut du sang et des sueurs. Ce n’est donc pas inouï, dit le sage, qui vis autrement que je ne parle; c’est, vous qui entendez autrement. Le son des paroles est seul parvenu à vos oreilles; ce qu’il signifie, vous ne le cherchez pas. « Quelle différence y a-t-il donc entre moi fou et vous sage, si l’un et l’autre nous voulons avoir les richesses ? » Il y en a une très grande. En effet, chez le sage, les richesses sont dans la servitude; chez le fou, elles ont le pouvoir absolu. Le sage ne donne aucun droit aux richesses, et les richesses vous les donnent tous. Vous, comme si quelqu’un vous en avait promis l’éternelle possession, vous en contractez l’habitude, et vous faites corps avec elles. Pour le sage, le moment où il s’apprête le plus à la pauvreté, c’est le moment où il vient de prendre pied au milieu des richesses. Jamais un général ne croit assez à la paix, pour ne pas se préparer à une guerre, qui, bien qu’on ne la fasse point encore, est déclarée. Vous, une maison de belle apparence, comme si elle ne pouvait ni brûler, ni s’écrouler; vous, une opulence extraordinaire, La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXV
1/12/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXIV Table des chapitres Chapitre XXVI >
« Qu’est-ce donc ? Par quels motifs ne les compté-je point parmi les biens, et en quoi au milieu d’elles, me comporté-je autrement que vous, puisque, de part et d’autre, nous convenons qu’il faut les avoir ? Vous allez l’apprendre. Que l’on me place dans la plus opulente maison, en un lieu où l’or et l’argent servent aux usages les plus communs : je ne serai pas plus grand à mes yeux à cause de ces objets, qui, bien que chez moi, sont cependant hors de moi. Que l’on me transporte au pont Sublicius, et que l’on me jette parmi les indigents : je ne serai pas plus petit à mes yeux, pour être assis au nombre de ces gens qui tendent la main vers une chétive pièce de monnaie. Et qu’importe, en effet, si un morceau de pain manque à celui auquel ne manque pas le pouvoir de mourir ? Qu’est-ce donc ? Cette maison splendide, je la préfère au pont. Que l’on me place dans l’attirail de la splendeur, et dans l’appareil des molles délices : je ne me croirai nullement plus heureux, parce que j’aurai un petit manteau moelleux, parce que la pourpre, dans mes festins, sera étalée en riches tapis. Je ne serai nullement plus malheureux, si, tombant de lassitude, ma tête va reposer sur une botte de foin, si je couche sur la bourre, qui des matelas du Cirque s’échappe à travers les reprises d’une vieille toile. Qu’est-ce donc ? La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXIV
29/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXIII Table des chapitres Chapitre XXV >
On se trompe, si l’on pense que donner soit chose facile. C’est une affaire qui présente beaucoup de difficulté, si toutefois le don est un tribut payé avec réflexion, et noir pas une profusion faite au hasard et par boutade. L’un, je le préviens par un service. L’autre, je lui rends ce qu’il a fait pour moi; celui-ci, je le secours : celui-là, je le plains ; cet autre, je l’équipe, digne qu’il est de ne pas être humilié par la pauvreté, de ne pas rester assiégé par elle. Il en est à qui je ne donnerai pas, quoique telle chose leur manque ; car, lors même que j’aurais donné, il leur manquerait quelque chose. Il en est à qui j’offrirai ; il en est même à qui je ferai accepter de force. Je ne puis dans cette affaire être insouciant : jamais je ne suis plus occupé à faire des placements, que lorsque je donne. « Eh quoi dites-vous, est-ce donc afin de recouvrer ; que vous donnez ?» Bien plus ! c’est afin de ne rien perdre. Qu’un don soit déposé en un lieu tel, qu’on ne soit pas obligé de l’y reprendre, mais que de là il puisse être rendu. Qu’un bienfait soit placé comme un trésor profondément enfoui, que l’on ne doit pas retirer de terre, à moins qu’il n’y ait nécessité. Voyez la maison de l’homme riche ? Quel vaste champ cette enceinte même n’offre-t-elle pas à la bienfaisance. Car, la libéralité, quel est celui qui l’appelle de ce nom, dans l’intérêt seul des citoyens vêtus de la toge ? La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXIII
27/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXII Table des chapitres Chapitre XXIV >
Cessez donc d’interdire l’argent aux philosophes ; jamais la sagesse ne fut condamnée à la pauvreté.
Oui, le philosophe aura d’amples richesses, mais elles ne seront ni dérobées à qui que ce soit, ni souillées du sang d’autrui : il aura des richesses acquises sans que nul en ait souffert, sans honteux profits, des richesses qui sortiront de chez lui aussi honnêtement qu’elles y, seront entrées, qui ne feront gémir personne, si ce n’est l’envieux. Tant que bon vous semble, grossissez-en le monceau; elles sont honnêtes : bien qu’il s’y trouve beaucoup d’objets dont tout homme voudrait se dire propriétaire, il ne s’y rencontre rien que personne puisse dire sa propriété. Quant au philosophe, il n’écartera point de lui l’obligeance de la fortune, et, possesseur d’un patrimoine amassé par des moyens honnêtes, il n’aura l’idée, ni de s’en glorifier, ni d’en rougir.
Il aura cependant encore sujet de se glorifier, si, ayant ouvert sa maison, ayant admis le corps entier des citoyens à pénétrer dans ses affaires, il peut dire : « Ce que chacun aura reconnu pour être à lui, qu’il l’emporte ». La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXII
25/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XXI Table des chapitres Chapitre XXIII >
Comment douter que, pour un homme sage, il y ait plus ample matière à déployer son âme dans les richesses, que dans la pauvreté ? Celle-ci, en effet, comporte un seul genre de vertu : c’est de ne pas plier, de ne pas être abaissé; mais, dans les richesses, la tempérance, la libéralité, l’exactitude, l’économie, la magnificence ont toutes le champ libre. Le sage ne se méprisera point, fût-il même de la moindre taille, il voudra cependant être grand ; quoique fluet et privé d’un oeil, il se portera bien : il aimera cependant mieux avoir la force de corps. Sur ces objets aussi, la pensée du sage sera celle d’un homme qui sait bien qu’en lui se trouve autre chose de mieux constitué ; il supportera la mauvaise santé : s’il a le choix, il préférera la bonne. En effet, certains accessoires, quoique petits relativement à l’ensemble, et si petits qu’on pourrait les retrancher sans détruire le bien principal, ajoutent cependant à cette joie continuelle qui naît de la vertu. L’impression que les richesses produisent sur le sage, en l’égayant, est la même que fait sur le navigateur un bon vent qui le pousse, la même que fait un beau jour, et que fait en hiver, pendant les froids, un lieu exposé au soleil. Or, quel sage, des nôtres je veux dire, pour lesquels l’unique bien c’est la vertu, quel sage nie que ces choses même, qui chez nous sont nommées indifférentes, aient en elles quelque prix, et que les unes soient préférables aux autres ? La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XXI
22/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XX Table des chapitres Chapitre XXII >
Celui qui annoncera l’intention d’agir ainsi, qui le voudra, qui le tentera, c’est vers les dieux, qu’il dirigera sa marche. Certes, lors même qu’il ne l’aura pas soutenue, il ne tombera pourtant qu’après avoir osé prendre un grand essor. Vous autres, qui haïssez la vertu et son adorateur, vous ne faites rien de nouveau : On sait que les yeux malades redoutent le soleil : on voit se détourner de l’éclat du jour les animaux nocturnes, qui, à ses premiers rayons, sont frappés de stupeur, et vont çà et là s’enfoncer dans leurs retraites, se cacher dans quelques trous, parce qu’ils ont peur de la lumière. Hurlez, exercez votre malheureuse langue à outrager les gens de bien; poursuivez de près; mordez, tous à la fois ; vous briserez vos dents beaucoup plutôt que vous ne les imprimerez. « Pourquoi celui-là est-il plein d’ardeur pour la philosophie, et vit-il en homme si opulent ? Pourquoi dit-il qu’on doit mépriser les richesses, et en a-t-il ? La vie doit être méprisée, suivant son opinion, et cependant il vit; la santé doit être méprisée, et cependant il la ménage avec le plus grand soin : c’est la meilleure, qu’il veut de préférence. L’exil aussi n’est, à l’entendre, qu’un vain nom, et il dit : La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XX
19/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XIX Table des chapitres Chapitre XXI >
Les philosophes ne font pas ce qu’ils disent ? Ils font cependant beaucoup, par cela seul qu’ils disent, et que leur esprit conçoit des idées honnêtes; car, si leurs actions aussi étaient au niveau de leurs discours, qu’y aurait-il de plus heureux que les philosophes ? En attendant, il n’y a pas lieu de mépriser de bonnes paroles et des coeurs pleins de bonnes pensées. Se livrer à des études salutaires, même sans un résultat complet, c’est un louable travail. Est-il surprenant qu’ils ne montent pas haut, ayant entrepris de gravir des pentes escarpées ? Admirez plutôt, lors même qu’ils tombent, des gens de coeur qui font de grands efforts.
C’est une noble chose, qu’un homme veuille en consultant, non par ses forces, mais celles de sa nature, s’élever haut, s’y essaie, et conçoive en son esprit des projets trop grands pour que ceux-là même qui sont doués d’une âme extraordinaire puissent les effectuer.
Un tel homme, voici la résolution qu’il a prise: « Moi, j’entendrai mon arrêt de mort, du même air que je prononcerai, que je verrai exécuter, celui d’un criminel ; les travaux, quelque grands qu’ils puissent être, moi je m ‘y soumettrai, étayant le corps par l’âme. Les richesses, soit présentes, soit absentes, moi je les mépriserai, sans être plus triste, si quelque part elles gisent inutiles, ni plus présomptueux, si autour de moi elles brillent. La suite >
La vie heureuse par Sénèque – Chapitre XIX
16/11/10
Sénèque – La vie heureuse
< Chapitre XVIII Table des chapitres Chapitre XX >
Diodore, philosophe épicurien, qui dans ces derniers temps a terminé sa vie de sa propre main, les mêmes gens nient que ce soit d’après un arrêt d’Épicure qu’il ait agi en se coupant la gorge : les uns veulent que dans cette action du philosophe on voie une extravagance ; les autres, qu’on y voie une témérité. Lui, cependant, heureux et plein du sentiment d’une bonne conscience, il s’est rendu témoignage en sortant de la vie ; il a vanté le calme de ses jours passés dans le port et à l’ancre. Il a dit – et pourquoi, vous autres, l’avez-vous entendu à contre coeur, comme si vous deviez en faire autant ? – il a dit : « J’ai vécu, et la carrière que m’avait donnée la fortune, je l’ai achevée. »
Sur la vie de l’un, sur la mort de l’autre, vous disputez ; et au seul nom d’hommes qui sont grands à cause de quelque mérite éminent, vous, comme font de petits chiens à la rencontre de personnes qu’ils ne connaissent pas, vous aboyez : c’est qu’il est de votre intérêt, que nul ne paraisse bon. Il semble que la vertu d’autrui soit une censure de vos méfaits. Malgré vous-mêmes, vous comparez ce qui a de l’éclat, avec vos souillures, et vous ne comprenez pas combien c’est à votre détriment, que vous avez cette hardiesse. La suite >


